sur la notion de "judéo-christianisme"



La “civilisation judéo-chrétienne” : une imposture bien commode, selon Sophie Bessis

La “civilisation judéo-chrétienne” : une imposture bien commode, selon Sophie Bessis

Dans son essai La civilisation judéo-chrétienne. Anatomie d’une imposture, publié en 2025 aux éditions Les Liens qui libèrent, l’historienne Sophie Bessis démonte, avec toute la rigueur qu’on lui connait, une notion devenue hégémonique dans le discours public occidental depuis les années 1980. Une notion reprise par divers responsables politiques, censée décrire les racines profondes de l’Europe et de l’Occident, et dans laquelle Sophie Bessis voit une “trouvaille sémantique et idéologique” dépourvue de tout fondement historique, un artefact destiné à occulter, à absoudre et à exclure. 

D’un point de vue historique, l’idée d’une civilisation “judéo-chrétienne” relève du contresens. 

Si le christianisme primitif s’est, certes, enraciné dans le terreau juif, héritant de la Bible hébraïque et d’une vision monothéiste, il s’est en fait construit contre le judaïsme dès les premiers siècles quand, déjà, l’accusation de “peuple déicide” (les Juifs considérés comme coupables d’avoir tué le Christ) devient un trope central de la théologie patristique. Au IVe siècle, Saint Jean Chrysostome assimile les synagogues à des “lieux de perdition”, Augustin d’Hippone théorise la “substitution”, par laquelle l’Église, nouveau Israël, remplace le peuple ancien. De son côté, le judaïsme rabbinique, qui voit en Jésus un faux messie, préserve farouchement son identité distincte.

Dans l’Europe médiévale et moderne, où les expulsions (Angleterre, 1290 ; France, 1306 et 1394 ; Espagne, 1492), les pogroms, les ghettos, les accusations de crimes rituels, et l’antijudaïsme populaire et savant structurent la chrétienté latine, les Juifs sont perçus comme une altérité irréductible, souvent assimilée à l’Orient et au refus de la vérité révélée. L’Émancipation napoléonienne et l’entrée progressive des Juifs dans la cité moderne n’effacent pas cette longue séquence. Au contraire. L’antisémitisme racial du XIXe siècle (qui culminera au milieu du siècle suivant durant la Shoah) s’enracine dans ce terreau théologique et culturel bimillénaire. Loin d’être fondée sur une harmonie “judéo-chrétienne” fondatrice, l’histoire européenne s’est, justement, construite contre l’altérité juive. 

Ce n’est qu’après 1945, face à la culpabilité abyssale née de la Shoah, qu’émerge le mythe judéo-chrétien. Dans son ouvrage, Sophie Bessis montre comment, à l’après-guerre, l’Occident, qui a perdu sa supériorité morale, opère une double stratégie alliant défense inconditionnelle d’Israël comme réparation symbolique et auto-absolution sémantique. La notion de “judéo-christianisme” efface des siècles de persécution et invente une fraternité rétrospective. Rare avant les années 1980 dans le vocabulaire politique, le terme devient alors un mot de passe identitaire qui permet de clore “sans autre forme de procès la longue séquence de l’antijudaïsme chrétien”.

Une essentialisation fallacieuse des racines européennes qui relègue l’Islam à l’extériorité radicale

Puisqu’elle repose sur une essentialisation fallacieuse des “racines” spirituelles de l’Europe, l’imposture est, philosophiquement, d’autant plus profonde. La civilisation européenne doit infiniment plus à Athènes (raison, démocratie, tragédie) et à Rome (droit, État) qu’à une synthèse judéo-chrétienne ne reposant sur aucun fondement. Le monothéisme éthique juif, universaliste dans ses valeurs mais tribal dans sa pratique, a été relayé par un christianisme qui s’est hellénisé et romanisé pour conquérir l’Empire. Quant à l’islam, troisième rameau abrahamique très souvent écarté, il est relégué à l’extériorité radicale. Le couple “judéo-chrétien” fonctionne dès lors comme une machine d’exclusion, qui s’approprie l’universel monothéiste tout en assignant l’islam à une altérité culturelle et politique. Sophie Bessis observe cette symétrie avec acuité : de même que certains nationalismes arabes effacent la composante juive de leur histoire, l’Occident réécrit la sienne pour mieux tracer une frontière civilisationnelle.

Le “judéo-christianisme” sert un projet politique d’exclusion(s)

Aujourd’hui, le concept de “judéo-christianisme” sert ainsi un projet politique consistant à redéfinir l’identité occidentale face à des “autres” pour le moins mouvants (islam, migrations, multipolarité), en ignorant les apports décisifs de l’Orient arabo-musulman à la pensée médiévale européenne (Aristote via Averroès et Avicenne, sciences, médecine, philosophie) et en faisant oublier que l’universalisme moderne (Lumières, droits de l’homme) est né d’une sécularisation critique des héritages religieux, et non d’une fidélité à eux.

En somme, Sophie Bessis invite à une hygiène intellectuelle salutaire, qui rompt avec cette “vérité alternative” à la fois bien commode et hautement fallacieuse. La civilisation occidentale n’est ni purement chrétienne, ni judéo-chrétienne. Elle est un palimpseste complexe, gréco-romain, parfois judéo-chrétien-islamique, et surtout humain, traversé de tensions, de violences et de promesses universelles.

Reconnaître l’imposture, c’est refuser les essentialismes identitaires et ouvrir la voie à une histoire lucide, la seule qui soit digne d’une pensée libre.

Bibliographie sélective

Ouvrage principal :

La civilisation judéo-chrétienne. Anatomie d’une imposture, Sophie Bessis, Les Liens qui libèrent, 2025 (124 p.).

Classiques sur l’antijudaïsme chrétien et ses racines :

Isaac, Jules, Jésus et Israël, Albin Michel, 1948 (rééd. Fasquelle, 1959). Ouvrage fondateur qui analyse les origines théologiques de l’enseignement du mépris.

Antijudaïsme. L’histoire d’un pilier de la pensée occidentale, David Nirenberg, trad. Nicolas Weill, Labor et Fides, 2023 (éd. originale anglaise : Anti-Judaism: The Western Tradition, 2013). Une synthèse magistrale sur la place structurante de l’antijudaïsme dans la tradition occidentale.

Autres références essentielles :

La fin de l’antijudaïsme chrétien, Philippe Chenaux, Cerf, 2023.

Déconstruire l’antijudaïsme chrétien, Conférence des évêques de France (Service national pour les relations avec le judaïsme), Cerf, 2023.

L’héritage judéo-chrétien, mythe ou réalité ?, Franck Lessay, Armand Colin, 2007.

Aux sources de la tradition judéo-chrétienne (1806-1940), Joël Sebban, thèse de doctorat, qui explore la genèse intellectuelle du concept au XIXe siècle.

Compléments historiques et philosophiques :

Aux sources de l’antijudaïsme chrétien, François Blanchetière, Revue d’histoire et de philosophie religieuses, 1973.

Paul Démann et divers auteurs des Cahiers Sioniens (années 1940-1950) – textes pionniers du dialogue judéo-chrétien post-Shoah.

Étienne Fouilloux, et Laurence Deffayet, travaux sur l’émergence du dialogue judéo-chrétien dans l’entre-deux-guerres et après 1945.

Y a-t-il une morale judéo-chrétienne ?, Shmuel Trigano (dir.), Éditions de l’Éclat, 2012 (ou éditions similaires).

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Revision #1
Created 2026-05-15 08:10:15 UTC by Nicolas Farrie
Updated 2026-05-15 08:11:40 UTC by Nicolas Farrie