Skip to main content

Le pouvoir du tyran et ses complices - Le fil Philo - france inter 23-03-2026

Le pouvoir du tyran et ses complices

Une fois encore, vous n’avez rien dit, vous n’avez pas répliqué. Et d’ailleurs, personne autour de vous ne l’a fait non plus. Pourtant, la situation est intenable : cette personne – ce chef, ce collègue, ce membre de la famille, ce camarade de promo – fait régner la terreur, et on le laisse faire. Comment l’expliquer ? Comment peut-on ainsi subir une domination sans se révolter ?

Un philosophe a apporté la réponse ; elle tient en deux mots : "servitude volontaire" . Cette notion, qui signifie que l’on se soumet librement, c’est-à-dire que l’on abdique librement sa liberté, est forgée à la Renaissance  par un écrivain, Étienne de La Boétie,  en pleine période des guerres de Religion, opposant catholiques et protestants.

L’originalité de son Discours de la servitude volontaire , paru en 1576, est de montrer que tout pouvoir est en puissance un abus de pouvoir, mais que, s’il y a des tyrans, c’est parce qu’il y a des tyrannisés consentants. En un mot, le tyran n’a de pouvoir que celui que vous lui donnez. Et c’est bien cela que vous reproche La Boétie : "Pauvres gens misérables, peuples insensés !  Vous vous laissez enlever sous vos yeux le plus beau et le plus clair de votre revenu ! Vous vivez de telle sorte que rien n’est plus à vous." Vous vous laissez déposséder par cet ennemi intérieur – un proche, un prétendu ami, un amant peut-être, un supérieur hiérarchique.

La volonté comme seule arme contre la tyrannie

Ne rétorquez pas, poursuit Étienne de La Boétie, que vous n’avez pas le choix, que le tyran est tout-puissant : "Ce maître" n’a rien de plus que vous ; il " n’a que deux yeux, deux mains, un corps. (...) Ce qu’il a de plus, ce sont les moyens que vous lui fournissez pour vous détruire"  insiste La Boétie.

Le pouvoir que l’on a sur vous ne vient que de vous – de votre inertie, de votre renoncement à la liberté, à la capacité à résister, à dénoncer, à ne pas obéir. "Quel mal pourrait-il vous faire, si vous n’étiez les complices du meurtrier qui vous tue et les traîtres à vous-mêmes ?"  demande La Boétie. Votre servitude est ainsi volontaire, vous l’autorisez.

Que faudrait-il faire ? La révolution ? Inutile, répond La Boétie. Si le tyran vous tyrannise parce que vous le laissez faire, parce que vous vous dépossédez vous-même de tout pouvoir, il suffit de vouloir à nouveau pour retrouver le goût de la liberté. D’une certaine façon, c’est le premier pas qui coûte, et ce premier pas consiste à comprendre qu’il vous faut réapprendre à faire preuve de volonté. Ce qui vous délivre, déclare La Boétie, c’est "seulement de vouloir". D’où son mot de ralliement, parfaitement limpide, mais parfaitement exigeant aussi : "Soyez résolus à ne plus servir, et vous voilà libres." Il n’est pas question de mettre le monde à feu et à sang, mais uniquement de ne plus soutenir le tyran, de ne plus lui abandonner votre libre arbitre, votre capacité à décider et à choisir. Alors, dit La Boétie, "vous le verrez, tel un grand colosse dont on a brisé la base, fondre sous son poids et se rompre ". Le tyran n’est puissant que parce que vous êtes à genoux.